Voir le détail En 1994, le petit village de Karapinar, situé dans l’est anatolien, était l’un des plus prospères de la province de Mus au nord-ouest du lac de Van.
Perché sur les hauteurs, le village est accessible à partir de la ville de Varto par une route de montagne qui se prolonge par une piste depuis le village de Karakoy.
Voir le détail Dans cette région, la guérilla kurde mène la vie dure à l'Etat turc qui la combat férocement par tous les moyens et qui cherche à l'isoler de la population qui la soutient.
Ibrahim, le fils aîné de la famille Kiliç a, comme d'autres jeunes gens, rejoint le maquis et le père, Necmettin, aujourd'hui âgé d'une cinquantaine d'années, s'est déjà réfugié préventivement en Allemagne pour échapper au sort réservé aux sympathisants du PKK, Parti des Travailleurs du Kurdistan qui dirige le mouvement de libération et la lutte armée.
Voir le détail "Karapinar faisait partie de ces villages soudés dans le soutien aux résistants. Personne n’accepta de s’enrôler dans les rangs des protecteurs de village".
protecteurs de village ?
"Oui, on appelle comme ça ces miliciens armés par l’Etat turc pour collaborer à la répression".
Voir le détail Abdulmenaf mime une situation où il fut forcé de ramper sous les bottes des militaires qui le piétinent, lui, propriétaire respecté possédant 30 hectares de terres et 250 moutons !
Se sentant toujours en danger, il s'enfuit à Ereli, près de Konya avec toute la famille Dogan (femme, les 5 enfants, les 4 frères, 2 sœurs, 2 cousins) où elle réside toujours. Mais, un jour de 2001, alors qu'il est au travail, sa femme lui téléphone : "la police est venue te chercher". Alors c'est de nouveau la fuite : Istanbul… un passeur… Paris … et Rennes…
Il songe à faire venir sa famille mais, "par respect pour les lois françaises, je ne le ferai pas tant que ma situation ne sera pas régularisée".
Il songe aussi à son retour mais il n’a plus de terre.
"Je rêve de Karapinar….. ça me manque, mais je n’ai pas le choix ! Psychologiquement, c’est dur, à mon âge, je pleure, je pleure souvent…".
Voir le détail "Depuis le mois de mai précédent, dit Orhan, tous les jours (ndlr : c'est à dire à de nombreuses reprises), les militaires venaient, encerclaient le village, menaçaient les femmes, frappaient les hommes et incendiaient quelques maisons, dans le but de terroriser la population et de la faire fuir. Ils arrêtaient au hasard, une cinquantaine de suspects, en gardaient une dizaine…. Siddik (*), mon frère aîné, à la suite de ces mauvais traitements, subira une amputation partielle d'un pied …. jusqu'au jour où, pour prouver que le village cachait des terroristes, ils prirent trois bergers qui gardaient leurs troupeaux, près du village, et les exécutèrent…. Suphi Tekal, 25 ans, parce qu'ils le suspectaient d'être sympathisant du P.K.K., Mehmet Kiliç, 40 ans, mon oncle maternel, et un ami, Izetin Bektas, 27 ans, avec lequel j'avais fait mon service militaire".
* Sidik Kaya a disparu le 20 novembre 2002, à la suite d'une convocation par la police turque, on retrouvera son corps le 24 avril 2003.
Voir le détail Ayse, la fille aînée de Necmettin, se souvient du matin où la maison a été incendiée, où les soldats sont entrés chez eux et les ont rassemblés dans une pièce…. sa mère…. ses frères et ses sœurs. Elle dira que les soldats n’hésitaient pas à s’en prendre aux enfants. Elle vit en France depuis 1999, et s’est mariée il y a 2 ans avec un kurde, un veuf avec un enfant qu’elle a "adopté" et qu’elle élève comme son fils.
Voir le détail Serac, fils de Kamurac, est arrivé chez Hikmet au début de l'année 2000, laissant au pays sa femme et ses six enfants.
"J'étais à Karapinar en 1994 et ai été moi-même arrêté et torturé …. cette année-là, des maisons furent incendiées à plusieurs reprises et à quelques semaines d'intervalle… La destruction des maisons ne fut pas le fruit du hasard, mais procédait d'un choix sélectif".
Voir le détail Elle revient sur le jour où leur maison a été incendiée par les soldats… le 6 avril 1994 à Karapinar : "les soldats ont envahi ma maison et m'ont enfermée dans une pièce, avec mes enfants et Mahmut, et mon beau-frère dans une pièce voisine. Ils ont répandu une poudre et mis le feu. Ils se querellaient pour nous empêcher de sortir". Et, finalement, c’est un soldat kurde de Diyarbakir qui leur a ouvert la porte pour les laisser sortir.
Elle raconte encore : "J'ai brandi le Coran pour mettre fin à la barbarie mais ils l’ont jeté".
Voir le détail "Je fus moi-même arrêté et menotté par des soldats qui me conduisirent près du lac en compagnie de mon oncle, Tekdemir, dit "Selhatin", le père d'Orhan, qui eut la langue brûlée avec des cigarettes, et un autre compatriote dont on "ouvrit" les lèvres.
Les "special teams" nous menaçaient de mort … " Vous allez mourir… " ils plaisantaient : "Y-a-t-il de gros poissons dans le lac ?".
Un gendarme kurde les sortit finalement des griffes des tortionnaires : "Partez de Karapinar, leur conseilla-t-il, sinon vous allez être tués".
n.b : Sevket résidait à Rennes sans titre de séjour, arrêté en septembre 2003 il a été renvoyé en Turquie.
Voir le détail S…., fils de H…., est né en 1972 dans le village de Karapinar qu’il quitte en 1986, à l'âge de 14 ans, pour Istanbul : "je ne supportais plus d'être battu par mon instituteur au motif que je ne parlais pas turc".
Voir le détail " On n’est pas dans une démocratie, on n’est même pas dans un Etat de droit quand on accuse une personne non pas pour ce qu’elle a fait mais à cause de son nom, de son appartenance à une famille, à un village, à un groupe, à un peuple… non, on n’est pas dans une démocratie, et alors, on n’a qu’une idée : sortir de ce pays".
Voir le détail Donner l’exemple, terroriser toute une population pour qu’elle vide le village, tel était le but unique des opérations.
Et les gens de Karapinar ont effectivement fui en nombre, vendant leurs terres et leurs bêtes à la moitié, au quart de leur valeur. Ils ont d’abord quitté le village pour Mus, Varto, ou une autre grande ville où ils ont commencé à travailler dans le bâtiment. Mais là non plus, ils n’étaient pas en sécurité : "Systématiquement nous étions contrôlés, suspectés, menacés, accusés d’être de la famille Kiliç, de Karapinar, de la famille, du village des terroristes que l’on a tués".
Voir le détail " Nous étions bien à Karapinar, conclut Menderes, il fallait être vraiment forcé de partir pour quitter cette vie là-bas."
Voir le détail Menderes travaille dans le bâtiment : "l’intégration ?
C'est difficile ..…. Si l’un a obtenu le statut de réfugié, comme moi, un autre voit sa demande rejetée et saisit la commission de recours, un troisième, débouté, saisit le tribunal administratif dans l'espoir de faire annuler son arrêté d’expulsion, et si son arrêté de reconduite en Turquie est annulé, il n’en demeure pas moins sans droit".
Un quatrième, arrivé il y a quatre mois, est logé avec sa femme et ses trois enfants dans un "formule 1" au Rheu, dans la banlieue de Rennes.
Voir le détail D'abord Orhan, qui partit se cacher à Istanbul pour, ensuite, quitter clandestinement le pays et venir se réfugier à Rennes, chez son beau-frère, le 20 mars 1999, où il demanda l'asile politique qui lui fut refusé. Puis ce fut l'épouse et les jeunes enfants qui prirent le même chemin pénible et dangereux. Un cinquième enfant, prénommé Rezan, est né sur le sol français, en août 2001.
Aujourd'hui, Saniyé fait l'objet d'un arrêté préfectoral de reconduite à la frontière, elle a fait appel devant le Conseil d'Etat.