09.08.2006
Ceux de Karapinar
Depuis plusieurs années au contact de la communauté kurde, D.R.K, la Délégation Rennaise Kurdistan, a pu reconstituer l’histoire de ce qui, une fois rassemblés les témoignages d’une vingtaine de familles élargies, se révèle être la migration de tout un village de l’Anatolie du Sud-Est (en Turquie, l’emploi du mot même de Kurdistan est interdit) vers les grands ensembles de Rennes, Maurepas, Villejean, Le Blosne.
Déplacement dans l’espace et dans le temps : ils étaient éleveurs et bergers dans leurs montagnes ; désormais maçons, ils habitent le troisième ou le septième étage d’un immeuble où les femmes, plus isolées, souffrent des maux de l’exil encore davantage que les hommes.
Aucun de nous n’avait vraiment compris, de cette manière évidente, familière, les ressorts humains qui peuvent enraciner un déplacement collectif aussi important dans les traumatismes qu’ont fait subir à toute la population d’un village les actions d’une répression aveugle.
Cette histoire, nous l’avons appris en cours de route, fut commune à près de 4000 villages au plus fort de la guerre qui a opposé l’Etat turc au PKK, le parti qui menait une lutte armée pour l’indépendance du Kurdistan .
Comme toute armée affrontée à une lutte de libération soutenue par une population, l’armée turque a cherché, en vidant les villages acquis à la cause kurde, à couper la guérilla de ses bases populaires de recrutement et de ses approvisionnements. Le moyen le plus rapide pour arriver à ces fins, a toujours été (la France l’a fait en Algérie) d’y porter la terreur.
En 1994, Karapinar est formé de 150 maisons. Le village, à flanc de montagne, est relié à Varto, la ville la plus proche, par une mauvaise route qui se termine en piste impraticable l’hiver.
En mai, un jour de Ramadan, Karapinar est encerclé par les militaires. Cette première opération d’intimidation a tenté, par les coups, les insultes, les humiliations, d’obtenir que les hommes du village s’enrôlent dans la force supplétive paramilitaire des « protecteurs de village ». Leur refus unanime est à l’origine des exactions qui se sont alors succédées, fouilles, arrestations, interrogatoires musclés, tortures, destructions des maisons des familles dénoncées comme apportant leur aide à la guérilla ou liées à elle par l’engagement d’un fils, d’un frère.
Le 15 août, « ils sont revenus en force », plus de deux cents véhicules de transport de troupes et de blindés. Ils amènent avec eux trois bergers. Quelques jours plus tard leurs corps suppliciés sont rendus aux familles.
Les jours suivants, ils incendient quinze autres maisons. La panique s’empare des habitants qui, cette fois, s’enfuient.
Nous avons recueilli les récits de leur dispersion. Avec l’argent des bêtes vendues dans la précipitation au quart de leur valeur, quelques-uns tentent directement de gagner un pays européen pour y demander l’asile. Les premiers à s’installer à Rennes l’obtiennent en général. Il s’agit souvent des chefs de famille. D’autres ont essayé de s’installer dans les banlieues des grandes métropoles turques, Dyarbakir, Ankara, Istambul. Ils y connaissent la misère. Ils continuent d’y être suspectés, recherchés, accusés d’être proches d’un des tués, d’un membre de la guérilla, d’appartenir à leur famille, à leur parenté, à leur village. D’être Kurde.
« Alors on s’en va », « le temps de réunir l’argent nécessaire ». Pendant cinq, six ans, les femmes, les enfants, les frères et sœurs, les cousins, les voisins, se regroupent, arrivent par des routes différentes.
Chacun raconte la même journée meurtrière, la terreur qui s’est abattue sur la communauté. Puis viennent les histoires singulières : deuils, voyages dans la clandestinité payés cher aux passeurs, séparations, liens distendus avec les parents restés au pays, établis en Allemagne. La difficile intégration dans le grand ensemble. La solidarité entre ceux qui ont obtenu l’asile politique et ceux qui n’ont pas le droit de travailler et sont quasiment sans revenus. Ceux dont la demande ou le recours est en instance. Ceux à qui le statut a été refusé. Ils ne comprennent pas, ils ont tous été victimes de la même oppression et ont tous à craindre d’une reconduite en Turquie.
L’assassinat il y a quelques mois de Siddik Kaya est là pour rappeler la gravité du danger. Il était de Karapinar. L’OFPRA avait refusé au début des années 90 de reconnaître le bien fondé de sa demande d’asile politique. Retourné dans son village, il eut donc a subir les persécutions de 1994. Torturé, il dut subir une amputation. Après quoi, le harcèlement policier n’a pas cessé. Convoqué au commissariat, il a disparu en novembre 2002. Son corps, lesté d’une pierre, a été retrouvé dans un affluent du Tigre, le 24 avril 2003.
La guérilla a cessé. Les engagements du nouveau pouvoir pour remplir les conditions qui permettront à la Turquie d’adhérer à l’Europe, laissent espérer à nos amis une issue pacifique : l’amnistie, et la reconnaissance au sein de l’Etat turc de leurs droits politiques et culturels élémentaires, en particulier celui de parler leur langue.
Les photos exposées expriment leurs blessures et leurs attentes. Leurs regards se remémorent les événements dramatiques qui les ont contraints à être ici. Ils pensent à Karapinar où ils souhaitent retourner vivre.
Tout demandeur d’asile est aujourd’hui suspect. La peur de l’autre est au fondement de lois sécuritaires dont l’application va dans les prochains mois se traduire par des expulsions massives. Parmi les populations visées, les Kurdes de Turquie sont au premier rang.
L’exposition de photos est le résultat d’une démarche citoyenne qui veut résister à ce mouvement de fermeture du pays. Celui-ci ne trouve à s’imposer si facilement que parce que l’opinion a précédé, souhaité la politique qui l’organise. Nous pensons, simplement mais par expérience, qu’aller à la rencontre, faire connaissance de ceux qui passent nos frontières peut changer des préjugés.
René Péron
13:08 Publié dans Exposition Karapinar | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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